Aung San

 

Détail d'un tissage. Photo Marchés d'Asie.

Détail d’un tissage. Photo Marchés d’Asie.

Un engagement pour l’indépendance

Avant la colonisation prévalait en Birmanie un système féodal ; le roi possédait le sol, l’eau, et  la vie de ses sujets. L’économie était agricole, les guerres entre groupes fréquentes, repoussant les plus faibles à la périphérie, dans les montagnes. L’État, de système Mandala et de religion bouddhiste, avait un pouvoir central fort, rayonnant sur la périphérie.

3 guerres Anglo-Birmanes aboutirent en 1886 à l’abolition de la monarchie et à l’intégration du pays à l’Inde. L’économie du pays devint dépendante du développement britannique ou des colonies. La nouvelle administration aggravait leur situation par les taxes, les obligeant parfois à s’endetter et vendre leurs terres. L’arrivée massive d’Indiens, employés par les Britanniques eut un impact lourd : des postes importants leur étaient donnés, ce qui exacerba le sentiment nationaliste.

Les régions frontalières étaient sous administrées, mais leurs habitants acquirent  une conscience politique qui fit émerger, face aux birmans, des revendications nationalistes. Une multitude de facteurs convergeant engendra une montée du nationalisme birman au début du 20e siècle, au moment de la naissance d’Aung San.

Aung San naît à Natmauk, le 13 février 1915. Son grand-oncle, U Min Yaung, responsable de Natmauk nommé par le roi, fut un des premiers à se révolter contre la colonisation ; arrêté et décapité par les Britanniques, son histoire marqua l’enfance d’Aung San. Il était le dernier de trois filles et six garçons.

Il entra à l’université de  Rangoon en 1932. Renfermé, on le dit parfois asocial. Il participe aux débats et prend la parole dans un anglais si mauvais que, parfois, personne ne le comprend. Il adhère à la All Burma Youth League, proches du mouvement nationaliste, commence ensuite des études de droit et fonde la All Burma Student Union (ABSU) en 1937 dont il était secrétaire.

A ce moment démarrèrent les revendications étudiantes pour plus d’autonomie des universités. La tension monta jusqu’aux grèves de 1936 qui montrèrent l’émergence d’une nouvelle génération de leaders.

En 1937, alors que la Birmanie, détachée de l’Inde, adoptait sa constitution le 1er avril. Aung San mit un terme à ses études et devint, président de la RUSU et de l’ABSU. En 1938, le mouvement anti Britannique mène à la Révolution des 1300, suivie par des grèves dans les champs de pétrole de Chauk. Les travailleurs marchèrent sur Rangoon le 1er décembre 1938, rejoints par 20 000 paysans, des moines et 3000 étudiants ; les nombreuses arrestations et le décès d’un étudiant, tué par la police aggrava la situation. Le mouvement s’étendit,  17 personnes furent tuées à Mandalay dans une manifestation et le Dr Ba Maw, Premier Ministre, démissionna. La répression fut violente, les dirigeants mis en prison ; Aung San y resta 15 jours.

Thein Pe, ami d’Aung San qui avait étudié en Inde, en revint avec des idées communistes. Ayant invité Puranda, membre du Parti Communiste Indien, ils fondèrent une cellule du parti en août 1939 dont Aung San était secrétaire général. A l’explosion de la guerre en Europe le 1er septembre 1939, Aung San publia un manifeste affirmant les objectifs pacifiques de la Dobama Asi Ayone et forma le Freedom Block. Il déclara inacceptable l’entrée en guerre de la Birmanie sans discussion ni consultation des textes légaux.

Aung San rejoignit le Burma Revolutionnary Party, branche secrète de la Dobama Asi Ayone, se rendit en Inde et rencontra Gandhi et Nehru ; dans un discours il déclara le pays prêt à affronter les Britanniques. Dés l’entrée en guerre de la Grande Bretagne, et les organisations étudiantes et paysannes se joignirent au mouvement nationaliste ; les Britanniques arrêtèrent les leaders.

Aung San comprit qu’il devrait gagner l’indépendance par les armes ; des contacts furent pris par le Japon qui pensait utiliser les nationalistes pour mettre en place l’occupation du pays. Le Colonel Suzuki en charge des forces militaires en Birmanie reçut son ordre de départ en 1939 avec pour objectif de rassembler des informations en vue de l’invasion. Un plan pour l’indépendance de Birmanie fut ébauché : 30 nationalistes Birmans seraient entraînés à Taïwan puis renvoyés en Birmanie pour démarrer la révolte contre les Britanniques. Une fois le plan accepté, le Colonel Suzuki arrangea le départ de deux équipes en Birmanie Aung San arriva à Rangoon le 3 mars. Les Trente Camarades débarquèrent sur l’île de Haïnan administrée par les Japonais depuis 1939 où ils reçurent un entraînement militaire.

Le 6 septembre 1941 eut lieu une conférence préliminaire à l’entrée en guerre du Japon avec les US, la Grande Bretagne et les Pays-Bas. Suzuki y fit venir les Trente Camarades et il fut décidé qu’à la déclaration de guerre, les Japonais envahiraient la Birmanie. Les Trente Camarades seraient ramenés en Birmanie pour former la Burma Independence Army et combattre les forces britanniques.  Le 27 décembre, les Trente Camarades et quelques 200 thaï d’origine birmane fondèrent  la Burmese Independence Army, première armée Birmane de résistance, et prirent la route de Mae Sot, avec l’essentiel des troupes Japonaises d’invasion.

La chute de la France en 1940 facilita le plan des Japonais : en juillet un accord fut signé entre le gouvernement de Vichy et le Japon et, comme prévu, l’invasion japonaise en Asie du Sud-Est suivit l’attaque de Pearl Harbour. Puis démarra la campagne d’invasion à Tavoy et Moulmein. Fin janvier, les Japonais tenaient tout le Tenasserim. Rangoon, après 2 raids aériens les 23 et 25 décembre fut évacuée. Après les batailles de la Salween et du Sittang, les Japonais progressèrent rapidement : Rangoon tomba le 8 mars, puis Toungoo, Prome, Magwe, Lashio, Mandalay et Mytkyna le 8 mai.

La BIA, entrainée et armée par les Japonais devait faciliter les opérations japonaises, obtenir la coopération des nationaux et restaurer l’ordre dans les zones occupées. Le 9 février, les Japonais décidèrent de retarder l’indépendance de la Birmanie. Les frictions s’exacerbèrent et les leaders prirent conscience qu’à la fin de la guerre, leur combat continuerait ; la BIA comptait alors 23 000 soldats. Aung San avait le soutien et l’admiration de la population mais de plus en plus de mal à supporter la pression du gouvernement Japonais : torture, disparitions, travail forcé.

Le 19 mai 1942, il demanda à rencontrer le commandant en chef Japonais et des politiciens Birmans pour organiser la future administration ; Dr Ba Maw fut choisi pour diriger l’intérim. La BIA fut dissoute et reconstituée sous le nom de Burma Defense Army et le 1er août 1942, le Dr Ba Maw prit la tête du gouvernement de transition mais le pouvoir réel était dans les mains des Japonais et les Birmans réalisaient déjà la vraie nature de l’occupation : ils avaient reçu les Japonais avec hospitalité, mais leur arrogance et leur cruauté n’avait fait qu’augmenter : ils prenaient sans payer dans les boutiques, violaient, torturaient. Aung San savait qu’il devait les chasser du pays.

La pression était pour lui si forte qu’il tomba malade, fut hospitalisé, soigné par Ma Khin Kyi qui deviendra sa femme. En mars 1943, Aung San, Commandant en chef de la BDA fut invité au Japon et l’indépendance annoncée le 1er août 1943.  Il commença à organiser le mouvement de résistance anti-japonaise.  Aung San réussit à obtenir une alliance avec les communistes qui dura jusqu’à la fin de la guerre. Les Karen, eux, avaient toujours aidé les Britanniques ; ils formaient la majorité de la Burmese Independence Army (BIA) et luttaient contre les Birmans qu’ils considéraient comme les oppresseurs. Aung San  regagna à sa cause les leaders Karen ; il les invita à Rangoon, puis fit une tournée dans le delta, ce qui permit la réconciliation.

Aung San se trouva alors dans une position délicate et dangereuse : il devait préparer l’insurrection sans éveiller les soupçons. Sir Reginald Dorman-Smith était alors Gouverneur de la Birmanie. Une administration militaire, appelée Civil Affairs Service était chargée de collecter des informations par le biais d’agents, en particulier sur les activités de la force 136 qui coordonna les activités anti-japonaises fixées au 2 avril 1945.

La résistance armée contre les Japonais démarra le 27 mars 1945. Mountbatten, Commandant suprême des alliés pour le Sud-est asiatique, réussit à convaincre les dirigeants d’intégrer la BNA dans les troupes Alliées ; le 6 mai qu’Aung San rencontra Slim à Maymyo. Il se présenta comme un représentant militaire du gouvernement provisoire, et Slim resta aussi sur les positions Britanniques, disant qu’il n’y avait qu’un gouvernement en Birmanie et que la reine était représentée par le Commandant en Chef pour l’Asie du Sud est.

Aung San répéta ses demandes que Slim rejeta et le bras de fer pour l’indépendance continua. Mais, à mesure des discussions, Aung San  gagna l’admiration de Slim. Le 25 mai, Aung San et le Général Slim parvinrent à un accord : les troupes d’Aung San combattraient les Japonais sous le commandement des Britanniques. En échange, les Britanniques approvisionneraient les troupes. Le General Slim rapporta l’entretien à Mountbatten, accéda à la demande d’Aung San de le consulter pour les questions importantes. Dans les discussions qui suivirent concernant l’intégration d’Aung San et des troupes de la BNA, Lord Mountbatten défendit toujours Aung San. Il le rencontra le 16 juin, ainsi que d’autres leaders : Than Tun, Ne Win. Il expliqua alors à Aung San la teneur du White Paper publié le 17 mai 1945 : un gouvernement civil serait rétabli en Birmanie lorsque la situation le permettrait. Il les mit en garde contre toute tentative de sabotage de la politique Britannique.

Mais la situation changea avec la reddition des Japonais le 14 août 1945 et les discussions se poursuivirent jusqu’à la signature, le 7 septembre, du Kandy Agreement créant la Regular Burma Army avec un double commandement, birman et ethnique. Aung San, à qui Mountbatten avec offert un des deux postes, refusa et quitta l’armée pour retourner à la politique et mener le pays à l’indépendance. L’administration militaire britannique du Major Général Pearce cessa à l’arrivée du Gouverneur Dorman-Smith, le 17 octobre sur le Cleopatra.

Aung San se prépara avec les troupes de l’AFPFL à la poursuite des hostilités. Dorman-Smith revint avec le White Paper prévoyant de garder le pays sous administration directe pendant trois ans ; puis auraient lieu des élections, la rédaction d’une constitution qui permettrait au pays d’intégrer le Commonwealth, ce qui était pour les Birmans, inacceptable. Le 22 septembre 1945, l’AFPFL envoya ses exigences au Gouverneur Dorman-Smith : tous les postes du Conseil exécutif sauf ceux de la Défense et des Relations Etrangères devaient être tenus par des Birmans.

Le conflit avec le Gouverneur devint ouvert et Aung San en expliqua la raison dans chacun de ses discours. Le 2 novembre, le Gouverneur forma son nouveau Conseil Exécutif et persuada plusieurs membres de l’AFPFL d’y participer mais en exclut Aung San, Than Tun et U Ba Pe en raison de leur influence. L’AFPFL organisa un meeting à Rangoon pour protester et demanda l’organisation d’élections et la rédaction d’une constitution. Aung San ne lâchait pas son objectif tout en négociant. Le 20 janvier 1946, Aung San fut réélu Président de l’AFPFL. Mais il se préparait aussi à utiliser de nouveau la force et forma la People’s Volunteer Organization (PVO), armée sous son commandement.

Dans le même temps, l’unité s’effrita dans l’AFPFL : les plus extrémistes des communistes furent exclus de l’AFPFL et le groupe se sépara alors en deux : « Drapeau rouge » et « Drapeau blanc ». Dorman-Smith joua alors sur la division pour mettre Aung San en difficulté. Mountbatten qui soutenait Aung San. Aung San poursuivit les discussions avec le Gouverneur. Il disposait, en mai 1946, de 6449 soldats armés dans les troupes de la PVO. Le Gouverneur, ordonna l’interdiction de tout uniforme pour les soldats de la PVO ; des soldats furent arrêtés, plusieurs milliers de manifestants défilèrent entraînant la répression. Les leaders de l’AFPFL encouragèrent les actes de désobéissance. Le 14 juin 1946, le Gouverneur fut rappelé à Londres.

En novembre, Aung San parvint à faire voter la résolution demandant l’annonce par les Britanniques avant le 31 janvier 1947 d’une indépendance accordée dans l’année. Invité à Londres, il arriva le 9 janvier. Aung San signa le 27 janvier, avec le Premier Ministre Atlee, malgré le désaccord de Thakin Ba Sein et U Saw. L’accord prévoyait qu’une assemblée constituante serait élue en avril, composée uniquement de citoyens Birmans. Le Conseil Exécutif fonctionnerait comme gouvernement intérim, contrôlant l’armée Birmane. L’unification des territoires frontaliers serait poursuivie tenant compte des revendications des habitants. Aung San annonça l’indépendance à portée de main, des élections d’une assemblée constituante dans les 6 mois, et la rédaction d’une constitution. Il croyait que l’intégration des territoires frontaliers était possible et était prêt à accorder l’autonomie à ceux qui la voudraient.

Selon le paragraphe 8 de l’accord Aung San–Attlee, les Birmans devaient achever l’unité des territoires frontaliers avec le consentement des habitants. Aung San avait l’intention de prendre en compte les minorités, de coopérer avec elles et d’entendre leurs revendications. Sur ce sujet, son opinion divergeait avec celle des leaders Birmans des générations précédentes. Son travail d’unification démarra avec les Karen en 1943 qui apprécièrent sa franchise et sa capacité d’écoute. En 1945, pendant les derniers mois de l’occupation Japonaise, il avait été invité à la conférence Karen. Ne pouvant y assister, il envoya une lettre dans laquelle il se disait l’ami sincère des Karen, résumait ses idées sur les groupes ethniques, l’importance de la liberté et de l’égalité. En plus des Karen et des Arakanais avec lesquels il travaillait déjà, les Kachin, Shan, et Chin lui donnèrent sa confiance. Avant de partir à Londres en 1946, il fit le tour du pays dans l’intention de préparer l’unité, de Myktyna au Tenasserim où 20 000 personnes vinrent de toute la région, y compris de Thaïlande puis aux États Shan, qu’il voulait libres.

Du 7 au 12 février, une conférence eut lieu à Panglong, dans les États Shan avec pour objectif d’écouter les revendications et de savoir si les territoires frontaliers voulaient faire partie de la Birmanie indépendante ou non. L’accord de Panglong fut signé le 12 février 1947, faisant d’Aung San le fondateur de l’unité du pays. Cet accord reflétait l’optimisme d’Aung San et des représentants des territoires des frontières. Selon l’accord, un représentant des groupes ethniques serait choisi par le Gouverneur et serait Conseiller du Gouverneur pour les affaires touchant aux territoires frontaliers. Après la conférence, Aung San prépara les élections et fit campagne sans relâche pour l’AFPFL ; partout, des milliers de gens se déplaçaient pour l’entendre.

Les élections eurent lieu le 9 avril 1947 et l’AFPFL remporta 172 sièges sur 255, 27 revenaient aux Karen, 4 aux anglo-birmans, 45 aux territoires des frontières et 7 aux communistes. L’assemblée constituante se réunit le 18 mai et réaffirma ce qu’il avait toujours voulu : socialisme et démocratie, l’égalité pour tous ; le 16 juin 1947, il lut à l’assemblée constituante le projet de constitution aux représentants des territoires frontaliers et son obstination à résoudre les problèmes les uns après les autres permit  l’approbation du projet de constitution le 18 juin 1947. Thakin Nu partit pour la Grande Bretagne rencontrer le Premier Ministre et obtenir la promesse de l’indépendance au plus tard le 31 janvier 1948. Le 13 juin, il fit un discours mettant en garde la population : « la Birmanie n’a rien à voir avec la Thaïlande, elle n’a pas d’armée, pas de marine et tout est à démarrer, mais sans les faveurs des pays étrangers. Nous ne voulons  pas d’un pays « prostitué » » ; enfin, il demandait à tous de travailler.

Le 19 juillet, à 10 heures 30, alors qu’il présidait une réunion du Conseil Exécutif, il fut abattu avec ses ministres, meurtres, apparemment commandité par U Saw. Il avait 32 ans. Le 26 juillet fut déclaré deuil national. Le Gouverneur Dorman-Smith proposa que Thakin Nu prenne la tête du Conseil Exécutif. L’indépendance fut accordée le 4 janvier 1948 et, comme Aung San l’avait demandé, la Présidence de l’Union fut donnée à un représentant d’un groupe minoritaire, Sao Shwe Thaike, un leader shan. U Saw fut arrêté et jugé coupable, puis pendu le 8 mai 1948.