Putao

La conservation des pamplemousses

La conservation des pamplemousses. Photo Marchés d’Asie

Au pied des montagnes enneigées

C’est à Rangoon que j’ai dû demander une permission pour visiter Putao. Rien à payer, mais 2 semaines de délai et d’incertitude. Pour moi, c’est bon ! Je partirai pour cette ville dont j’ai souvent rêvé. De Mytkyna, j’ai pris le vol du matin, et me voilà à dix heures dans l’unique pièce de l’aéroport, avec quelques commerçants, Rawang ou Birmans, le personnel de l’immigration et de l’armée, et mon guide. Il fait un froid de canard et je comprends vite que je ne serai pas libre de mes mouvements ici.

Ne serai-ce que pour sortir de l’aéroport, malgré mon permis, il faut discuter. Dehors attendent deux véhicules : celui prévu pour mon transfert, déjà plein, et celui de l’armée. Nous emmenons une dizaine de paysans du coin chargés de lourds paniers, les joues rougies par l’air vif.

Ko Myo est Birman et guide officiel. Il est la condition de mon séjour ici et ne me quittera pas ; il est responsable de moi et m’indique les obligations, seize copies de mon visa, passeport et du permis, à faire sur le champ et qui seront distribuées sans délai aux autorités : armée, services de renseignements, et immigration. Puis vient l’organisation du treck ; j’ai négocié au plus juste à Rangoon ce voyage qui grève lourdement mon budget. Reste à régler les « détails », essentiellement a nourriture et le choix d’un porteur nous nous lançons alors dans une joute verbale, lui ayant pour objectif de me faire laisser ici le plus de dollars possible, et moi de résister. Il veut un porteur et une somme faramineuse pour la nourriture. Mes propositions pour porter la moitié des vivres, faire le feu et ne pas manger de poulet tous les jours finissent de l’effrayer. Je fais les concessions raisonnables et embauche Ko Maung comme porteur et cuisinier ; il est Rawang, connait la région comme sa poche et parle tous les dialectes locaux.

La ville a l’allure d’un village. Au carrefour se trouve le marché : sur le tour, les boutiques d’artisanat, vêtements traditionnels, masques de plongée et articles de cuisine ou de médicaments traditionnels sont ouvertes toute la journée ; pour le reste, légumes, viande et poisson, il faut venir avant 11 heures. J’achète l’artisanat du coin : chapeaux Rawang ornés de défenses de phacochères, bandoulière et coiffe de mariée ornée de gros disques de conque, et les plantes médicinales très réputées du coin. Ici, les maisons sont entourées de potagers et de murets de grosses pierres rondes tirées du fleuve. Des palmiers à feuilles très larges que l’on appelle ici Thin Kaw trees poussent parfois entre les pierres. On choisit avec soin parmi les sachets de graines apportés de France. Les enfants rentrant de l’école, sans uniforme, sont emmitouflés dans de gros pulls et couverts de bonnets.

C’est la moisson et la saison des qumkuats et des pamplemousses que l’on conserve plus de six mois chacun dans un fin sachet de plastique qui tapissent l’intérieur des maisons. Dans les champs, les familles construisent un abri en paille et s’y installent, le temps de faucher le riz, de séparer le grain, mettre en sac, portés sur le dos, un bandeau appuyant sur le front. Près du golf, dans la clairière, Ko Maung m’a montré l’endroit d’où voir le coucher de soleil. De vieilles églises en bois se côtoient : l’église baptiste, celle des adventistes… Rentrant des champs, les villageois en nombre qui convergent tous vers la clairière pour rentrer chez eux, comme un passage obligé. J’entends les chants, les appels joyeux, les cloches des vaches. Ko Myo ne me lâche pas, un peu rigide sur l’horaire des repas, toujours au Kain Su Ko, face au marché, où il semble avoir ses habitudes ; je lui préfère Ko Maung, notre porteur et cuisinier, discret et poli, mais prêt à répondre à toutes mes questions et décidé à me faire apprécier sa région. Pour ce premier soir, je loge à la Kakaborazi Guest House, dans le camp militaire, dérogeant pour une fois à mes principes, seule, entourée de baraquements. Au petit matin, un vieux militaire m’apporte dans le froid glacial mon petit déjeuner sur la terrasse ; en contrebas, j’assiste au lever des couleurs du bataillon de Putao, puis nous partons en voiture… l’un des onze véhicules privés de Putao, passons Hoko, un village Rawang et Kong Ke Tong, jusqu’à la Malika. Ici, on cultive les pamplemousses, ramboutans, le thé, le manioc, les courges, kumquats, et bien sûr le riz, récolté en novembre. On évalue la population du village à 133 maisons de 7 personnes. La récolte est comptée en jours de portage par la famille, 21 jours pour cette famille le père, la mère et le garçonnet lourdement chargés, que nous croisons.

Ensuite, plus de route, ni de voiture, nous traversons Pan Hlei, village Khamti Shan (Kam = glace, Ti = lieu). Sur un ruisseau, une famille a installé un moulin à eau qui broie les graines de moutarde pour en extraire l’huile. Les maisons en teck sont hautes, entourées des murets de pierres rondes. La population de la région de Putao est majoritairement Rawang. On salue en disant « Pomerang » en serrant la main, on dit merci avec de grands « Oh Ha ». Le soir, à la Putao Trekking House, Ko Maung prend possession de la cuisine. J’écris, dans le soleil du jardin en mangeant des kumquats, avec juste le bruit de quelques coqs et le raclement de la cuillère de Ko Maung qui prépare le déjeuner. Deux faucons planent au-dessus du jardin. Lassée par le discours officiel de Ko Myo, je m ‘éclipse pour une douche à la rivière, seul endroit où il ne me suivra pas…et me mêle aux femmes du village qui rient en me voyant.

Nos hôtes reviennent des champs à 17 h 30, tuent un poulet…. Ils ont 82 ans, et 73, mais ils rentrent de leurs champs à une heure de marche, un sac de riz sur le dos. Ko Aung se révèle excellent cuisinier et conteur hors pair. La nuit est froide ; nous nous serrons autour du feu, buvant du thé brûlant pour nous réchauffer et je l’écoute, médusée, me raconter la chasse à l’ours avec son oncle, lorsqu’il était petit. Il mime la mère ours attrapant du miel, léchant sa main et la passant derrière à son petit, sans se retourner, une fois, deux fois et, à la troisième, le vent lui ayant apporté l’odeur des chasseurs, elle détale sans son petit. Puis c’est la chasse au phacochère, plus dangereux que l’ours s’ils sont nombreux. Nos hôtes nous répondent à toute question avec gentillesse. Il est tard, mais demain, ils iront à l’église, car c’est dimanche, et se reposeront. Leurs trois enfants sont tous missionnaires, 2 à Putao, 1 au Canada, Ils ne les voient jamais mais savent que tout va bien par un message, de temps en temps. S’ils ont besoin d’argent ? Ils vendent une partie de la récolte, ou bien vont à la rivière, chercher de l’or, et le vendent.

Comme Ko Maung, ils sont nés ici. Ils savent que l’endroit est encore préservé, qu’une poignée de touristes seulement viennent ici dans l’année. Mais à Putao, les Birmans commencent à arriver ; ils tiennent déjà les magasins. Ko Maung a peur des changements qu’il pressent… Je dors dans une grande chambre aux murs en teck, sous mon duvet et 2 couvertures. Nous quittons la maison le lendemain après le petit déjeuner pour Marchampaw. La route est belle et le temps nous permet de voir la chaîne des montagnes enneigées. Je marche en mâchant des kiwis secs achetés en quantité la veille. Marchampaw n’est qu’un petit village construit au bout d’un long pont suspendu. Nous y arrivons à 10 heures. Ko Myo m’avait prédit une nuit difficile, dans une cabane, à la dure, mais à notre arrivée, les trois  responsables de l’immigration, des renseignements et de l’armée sont là pour nous accueillir avec un discours hospitalier inattendu et nous offrent des chambres dans la guest house du gouvernement. La literie y  est rudimentaire, mais des chambres très spacieuses et une terrasse magnifique donnant sur le fleuve. Ko Maung a préparé le feu et nous sert un repas trois étoiles, puis de thé, et d’interminables récits.  Il rêve d’accompagner l’expédition qui se prépare pour le Kakaborazi. Il marche en tongues, n’a ni sac à dos ni duvet. Ko Myo est mieux équipé, mieux payé aussi… Ce dernier soir, je laisse mon duvet à Ko Maung et mon sac à dos à Ko Myo et promets des chaussures de montagnes à mon prochain voyage.

Nous avons le feu vert des autorités pour remonter le fleuve … à un prix exhorbitant ! L’essence vient en jerricans de Mandalay à Mytkyna qui se trouve à 4 jours de camion, accessible seulement en saison sèche. Puis il faut l’acheminer ici à dos d’homme. Il faut un bon moteur, le courant est très fort… La forêt entoure le fleuve, régulièrement traversé par des ponts suspendus en liane et bambou. Nous accostons au milieu d’oiseaux sauvages et de poules d’eau sur une île de rochers façonnés par le courant. L’eau est parfaitement limpide : au fond du fleuve on voit clairement les troncs charriés par la fonte des neiges et bloqués par les rocs, les poissons. Puis, après un déjeuner juste au bout du pont suspendu, nous gagnons l’aéroport. Je fais provision de kumkuats et de plantes médicinales…  Ko Myo et Ko Maung sont là, à la passerelle de l’avion ; je me souviens de leur sourire.

Je quitte Myitkyina le matin suivant par le bateau rapide qui rejoint Bahmo en quelques heures. Sur la jetée, un fonctionnaire de l’Inland Water Transport attend les clients assis derrière une table me tend un ticket première classe. Je tente de négocier le droit d’acheter un billet de seconde classe mais rien n’y fait ; je suis étrangère et paierai la première classe me donnant droit à la cabine VIP où je tiens juste assise. Le fleuve est d’abord large, bordé de grands arbres qui se reflètent dans l’eau puis il s’enfonce profondément jusqu’au passage des gorges. Autour, la forêt résonne de bruits amplifiés par les rives escarpées. A Bhamo, débarquer demande un peu de réflexion : mes bagages sont lourds et encombrants mais les porteurs nombreux ; je paie un jeune qui saisit mon sac et me tend la main pour franchir la passerelle, une longue planche tremblante…Il suffit ensuite de remonter la pente, et me voilà en centre ville sur le «Strand», majestueuse avenue ombragée par d’immenses arbres ! Je loge au Friendship, seul hôtel autorisé à accueillir les étrangers. A cinq dollars la chambre, le confort est formidable : douche chaude, ventilation, petit déjeuner gargantuesque…